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 La folie des Anges

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Thorn
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MessageSujet: La folie des Anges   Jeu 20 Fév 2014 - 21:40


De la pluie. Il ne manquait plus que ça pour défaire la motivation du colosse jusqu'à sa plus petite dernière goutte. Les nuages n'aidant guère à garder du poil de la bête, tant le gris uniforme du ciel, l'instant présent, le plongeait dans une morosité sans nom. Même la bière voyait son goût gâté par l'averse y plongeant, tournant court à son plaisir favoris, seul passe temps encore un tant soit peu agréable sur ce rafiot de malheur. Toute cette pluie, fruit des nuages sur lesquels il marchait encore dix années plus tôt. Là bas, il n'était guère question de grisaille pareille. S'il haïssait plus que tout le blanc étincelant de tout ce qui s'y trouvait, il pensait ce gris d'autant plus insupportable, l'instant présent. S'il avait su, tiens, il ne se serait sans doute pas réveillé, et très tôt en plus de ça. Sur le pont avant que le soleil ne se lève, il y resterait sans doutes encore après qu'il ne se couche. Encore un point à mettre au crédit de la bibinne, faute à quoi il se voulait obligé de sortir soulager sa vessie dès les premières lueurs du jour, si ce n'est avant. Lui qui se voulait pourtant capable de dormir une semaine complète, voilà que sa prostate commençait à lui jouer des tours, depuis quelques temps. Son corps se meurtrissant lui-même, voilà qui n'était pas sans une certaine ironie, compte tenu de sa réputation. Si les sobriquets autrefois jouissifs tels que colosse et indestructible se voulaient proches de la vérité, il n'en était plus rien en l'instant. Pourri de l'intérieur, ce jusqu'à la moelle, il lui aurait fallu prier quelconque dieu pour tenir encore quelques années. Incapable de dormir plus de cinq ou six heures depuis maintenant quelques semaines, il restait à parier que ces problèmes n'iraient qu'en s'aggravant.

Et si le dieu prié ne souhaitait exaucer ses prières, voilà un vieux bonhomme qui se ferait un véritable plaisir de laisser s'écouler sa vessie sur quelque offrande digne de ce nom. En attendant, l'océan lui-même lui faisait office de toilettes, ce qui n'était pas sans un certain réconfort. Aux premières lueurs de l'aube, alors que le vent fouette vos joues d'une fraîcheur sans pareille, il n'est de plus grand plaisir que de se vider jusqu'à la dernière goutte sans le moindre quidam à côté pour comparer les tailles respectives. Encore une habitude de ces gens d'en bas, aussi étrange qu'elle se veut pratiquée le plus aviné possible. Et des toilettes de bistrot, inutile de préciser combien Thorn s'en veut fervent habitué. Tout céleste ait-il pu être, les éléments ingurgités n'en tombent pas moins vers le bas, et à une vitesse quasi égale à sa descente, ce qui n'est pas rien, faut-il préciser. Mais à quoi bon rêver du bistrot du coin quand le seul panorama offert n'est que brume sombre et vaguelettes dansantes sur une eau bien trop froide pour risquer d'y piquer une tête. Ne restait que la bière gâchée et le repos impossible à trouver pour seul passe-temps. Pour un homme comme notre vieux colosse, autant parler tout de suite de journée ratée, du genre qu'on se serait passé de voir comme de vivre, par le biais d'un lit douillet moins sensible aux crises de la quarantaine.

Pour ne rien arranger, voilà que le dernier tonneau rendait l'âme avec l'équivalent d'une petite chopine, rapidement mélangée à cette pluie battante qui ne cessait plus. Tantôt averse, tantôt crachin, il fallait toujours souhaiter l'un pour avoir le droit à l'autre. Faute de pouvoir tabasser le ciel lui-même, Thorn ne pouvait plus que poser son derrière sur le bastingage à demi en ruines et laisser son esprit voguer de fantasme en fantasme, où de solides muscles coupaient la trajectoire de sa lame en un instant. Triste réalité que de devoir rêver de hauts faits d'armes, quand bien même l'odeur d'une vague nouvelle se laissait sentir à l'horizon. Les choses changeaient peu à peu, avec tous ces rookies qui pointaient un à un sur les dangereuses voies de Grandline. Sur lequel notre vieillard tomberait, en revanche, impossible de le dire. A défaut de voir les grands faire demi tour depuis le Nouveau Monde, il faudrait se contenter des jeunots sillonnant la mer en quête d'aventures, sans oublier leur propre route vers la cours des grands. De Véritables défis quitte à trépasser dès les premiers mètres, voilà qui lui redonnait un peu de baume au cœur. Emprunter la route des plus connus et croiser une fois pour toutes le fer avec eux. Empereurs comme Shichibukais. Gradés de la marine comme chefs révolutionnaires. Qu'ils y viennent, encore et encore. Ni Drapeau noir, ni bleu et blanc, ni quelle que soit la couleur dominante choisie par le Dragon à la tête de la révolution. Un étendard blanc et vierge, voilà qui serait de bon ton pour parler de l'homme le plus fort du monde. Et Thorn y arriverait, quoi qu'il puisse lui en coûter. Il lui faudrait défaire des armées, vaincre des monstres, se hisser sur les cadavres encore chauds pour y planter cet étendard d'un blanc immaculé, et enfin passer au suivant.

Mais à quoi bon passer en revue les possibilités ? La seule certitude restant qu'il ne sera ni le premier ni le dernier à partir en quête du monde lui-même, pour peu que quiconque puisse un jour avoir la mainmise dessus. Et à quoi bon conquérir le monde si c'est pour passer sa journée à ruminer le manque de choses à faire, comme en l'instant. Une journée définitivement placée sous le signe du déplaisir, à en croire l'absence du moindre îlot sur lequel poser le pied. Impossible également de savoir si le navire se voulait aller dans la bonne direction, Erayn restant le seul maître du log Pose. C'était pourtant pas faute d'avoir tenté à plus d'une reprise d'en devenir le maître. Mais le jeunot lui servant d'acolyte n'aura jamais démérité son sobriquet de Gardien Aveugle, tant il lui était facile de repousser les plans de fortune de son camarade visant à prendre possession de cette montre à aiguilles. A quoi bon en avoir un, de Log Pose, si on est pas foutu de comprendre comment ça fonctionne, de toutes façons. On avait bien tenté, un jour, de lui faire un exposé sur le fonctionnement de ces machins là, mais perdu entre le magnétisme et le temps d'attente, le colosse s'était rapidement désintéressé de la question au profit du nombre de chopines qu'il pouvait engloutir d'une seule traite. Résultat des courses, Thorn serait bien incapable de comprendre un log Pose, mais se sait capable d'engloutir un tonneau et demi sans s'étouffer. On aurait bien parlé d'exploit, en d'autres temps.

Meurtri par la misère d'un passe-temps non-existant, il ne fallait guère s'étonner que le colosse finisse par devenir fou, sortant son arme pour jouer avec de quelques moulinets, tabassant sans grande force le mât principal du navire, fourreau toujours en place. Coups d'estocs et de taille, balançant son arme à la manière d'une rapière, voilà qui n'était pas sans un certain humour. Et il ne fallut guère longtemps pour envoyer son arme ramper contre un mur pour terminer le mât à grands coups de boules, ne cessant sa soudaine frénésie que le premier craaac venu. Lançant son menton vers le ciel, il découvrit une vigie voletant de gauche à droite sous la force de ses coups, mais ne cédant pour autant. Comme quoi même notre colosse national sait faire preuve de retenue, s'écartant peu à peu de son punching ball avant qu'il ne cède totalement. Ne restait finalement qu'une dernière possibilité, avant de jeter une corde vers les hauteurs et l'utiliser pour se pendre, faute au trop-plein de temps à tuer. Défier Erayn n'était pas sans un certain plaisir, quant bien même le bateau ne supporterait leurs puissances combinées. Le principal soucis restait donc de devoir faire, dans une certaine mesure, attention. Échanger des coups, certes, mais aucune technique trop pointue. Et laisser les dials de côté, au grand dam de son camarade. Mais un échange de coups reste un échange de coups, ça fait passer le temps et ça permet de pratiquer les bases, le corps lui-même.

→ Oï, p'tiot. Ramène toi que j'constate tes progrès.

Non qu'Erayn n'ait jamais preuve de la moindre faiblesse, tout au contraire. Il restait et resterait encore un long moment son aide de camps la plus fidèle et la plus efficace. Il lui fallait se rendre compte lui-même des progrès de chacun. La mer bleue les avait endurcis, aucun doute là dessus. Ils n'étaient pour autant pas encore assez puissants. A défaut d'entraînements dignes de ce nom, Thorn ne faisait ses armes que sur le champ de bataille, à la dure. Erayn fonctionnait différemment, mais leurs avancées se trouvaient étrangement chaque fois au même niveau. En véritable binôme, ils allaient depuis une décennie à la rencontre du tout et du rien. Chacun faisait sa part de travail, mais jamais ils n'auront réussi à voir les choses de la même façon. Cette différence bien ancrée dans leur quotidien se voulait pain béni pour notre vieux héros. Si lui-même aimait vivre de manière aussi insouciante, il ne regrettait pas l'ombre d'un instant que son camarade ne soit pas son disciple. Sang et carnage sont des voies où tous deux excelleraient, mais la retenue dont faisant preuve son acolyte restait tout à son honneur. Tant capacités que façons de penser se voulaient presque opposés, ce qui n'en ajoutait que davantage de réjouissance dès que venait l'heure de croiser le fer. Une pensée réconfortante, alors que Thorn ramassait finalement sa lame au sol, la débarrassant de son fourreau au passage. Encore une chose qu'il ne comprenait pas chez son compagnon. La lame tranchante et finement détaillée d'une pareille épée se veut sans aucune mesure avec quelconque autre arme, et Erayn semblait combler ce manque de la meilleur des façons. Alors que son épée devenait l'extension de son corps chaque fois qu'il la tenait en main, son jeune ami n'y voyait aucun besoin, son corps lui-même étant la lame. Et après, c'est le corps du vieux qu'on venait pointer du bout du doigt, douce ignorance.

C'est fatalement tel la foudre que le colosse se retourna finalement, assénant une coupe de taille en diagonale avec la force d'un taureau grognon. Qui dit entraînement ne veut pas dire que l'on doit taper comme une fillette non plus. L'envie de tuer plus qu'assez présente dans sa lame aura aura vite fait de réchauffer le jeune Erayn ...
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Erayn
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MessageSujet: Re: La folie des Anges   Ven 21 Fév 2014 - 10:34

Erayn leva la tête vers le ciel quand la pluie commença à tomber. Si son masque l'empêchait de les voir, il devinait la grisaille du ciel et la forme torturée des nuages. La tension électrique dans l'air lui laissait à penser qu'un orage leur succéderait. Une tempête couvait-elle ? Les flots étaient plus agités qu'il y a quelques heures, cela, il l'avait clairement senti. Comme tourmentés par une force invisible – semblable à autant de mains imaginaires s'éclaboussant les unes les autres, se renvoyant vagues et  remous à tour de rôle. Pour autant il ne lui semblait pas que le fracas était tel qu'il puisse laisser présager la fureur des éléments, même si l'accalmie était encore loin. Et c'était bien tout ce à quoi il pouvait se fier.

Leurs compétences et connaissances nautiques étaient pour le moins limitées. Celles de Thorn plus encore que les siennes, sans surprises. Se documenter sur la question était à la fois compliqué et risqué. Le nombre de pirates ayant explosé ces dernières années, les ouvrages en traitant étaient surveillés de près. Les plus pointus étaient même en certains endroits accessibles uniquement à des membres dûment accrédités de la Marine, ou à ceux pouvant y entrer et pouvant le prouver. Outre ceux-là, les quelques exceptions étaient spécifiques et la plupart des bibliothécaires, méfiants aux possible. Il avait fallu ruser. Et même ainsi, il n'en avait pas été beaucoup plus avancé.

Il ignorait si cette restriction émanait du gouvernement ou si certaines îles, ne voulant pas qu'on les blâme d'avoir permis la naissance des fléaux de demain de près ou de loin, avaient pris cette liberté. Sans doute une sombre histoire politique. En tout cas, ça n'arrangeait pas leurs affaires. S'aveugler volontairement avait exacerbé ses sens, aussi pouvait-il déceler d'infimes variations du climat là où d'autres n'y sentiraient rien, mais c'était là tout. Pour le reste, ils ne pouvaient que s'en remettre au hasard – et à la chance. Car c'en était une, insolente, que leur esquif n'ait pas encore chaviré ou été broyé par les flots comme une vulgaire coquille de noix. Combien de temps pourrait-il encore tenir, avant de leur claquer entre les doigts ?

Avec lenteur, il porta une main à son visage et le libéra du joug d'obscurité dans lequel son masque le confinait. Qu'il le retire ainsi sans raison était rare, mais pas impossible. Tout ce qu'il fallait en retenir était que jamais il ne le ferait quand retentit l'heure de partir au combat. En l'occurrence, on ne pouvait pas réellement dire que ce soit dépourvu de motif : celui-ci n'était autre que de sentir les larmes du ciel baigner son visage là où les siennes ne le faisaient plus depuis longtemps. Le sel marin qui flottait dans l'air, brassé par le courant, lui piqua les yeux. Dans son regard se reflétait la crise qui paraissait secouer le plafond torturé de ce monde.

L'intensité de l'averse parut se déverser dans son regard pour n'en plus sortir, le remplir à ras bord. Il était indifférent à la pluie, car jamais elle n'avait cessé de tomber en son coeur. Rien à l'horizon. Pas de terre en vue. Juste le heurt infime, régulier, des gouttes s'échouant à la surface de l'océan. Ce paysage était de rien et même moins, et pourtant signifiait tant à ses yeux. Il ne pleut pas sur Bilca. Sans plus s'en émouvoir – estimant ne l'avoir déjà que trop fait -, il renfila son apparat sans tarder. Moment opportun : il n'était plus seul sur le pont. Avec la grâce, la souplesse presque féline qui le caractérisait, il quitta le bastingage où il était assis. Sa jambe posée sur le rebord rejoignit sa jumelle restée à terre.

S'il ne fit rien de particulier, sortir si prestement de sa torpeur lui donnait l'allure d'un fauve qui se prépare à bondir. Enfin, pour n'importe qui à part son congénère. Seul à bord mis à part lui, il n'avait que peu de mal à savoir qui venait à sa rencontre. Prenant appui sur l'angle dans lequel il s'était rencogné pour se relever, abandonnant une fois pour toute le confort tout relatif du garde-corps, il fit face à son camarade. Aveugle à nouveau, mais y voyant plus clair que jamais. Leurs échanges ponctuels était la seule chose qui rompait la monotonie et rythmait leur croisade incertaine. Erayn n'étant que peu loquace, il ne fallait pas compter sur lui pour entamer le dialogue, mais le vieil homme parlait pour deux.

Qu'est-ce que tu veux ?

Passer pour plus rude qu'il ne l'était aurait été chose aisée avec des amorces pareilles. Son compère le connaissait toutefois assez pour savoir que c'était plus pour raison pratique que dans l'intention de le vexer – non que ce soit possible, aussi loin que porte son souvenir. Aller à l'essentiel, droit au but. Cela n'aidait pas à occuper le temps libre que leur cédaient fort aimablement leurs incessantes dérives mais il n'y pouvait rien. De même que Thorn tapait sur tout ce qui bouge ou en a vaguement l'air, Erayn parlait peu. Et ainsi va le monde. Du bout des doigts, suivant sa tirade, il vérifia que le Log Pose rangé dans le creux de sa veste était toujours à sa place.

Positif. Ouf. La Sentinelle n'en avait peut-être qu'une maîtrise sommaire, mais ce n'était pas ce qui lui ferait délaisser cet outil primordial. Encore moins si c'était pour l'échanger contre la première gnôle venue, même s'il était bien forcé de reconnaître à son compagnon un goût aiguisé sur le choix de ses consommations. C'était purement inconscient, cela dit, mais ça n'en faisait pas moins une qualité. Il fallait croire qu'à force d'avaler tout et n'importe quoi pourvu que ça comporte un pourcentage d'alcool, son corps avait fini par lui-même développer certaines exigences avant de finir empoisonné – le Gardien Aveugle était presque certain que son acolyte aurait naguère pu boire de l'huile de vidange s'il lui avait été servi avec une rondelle de citron et un petit parasol coloré.

Erayn n'avait pas bougé quand son comparse s'était acharné sur le mât ; d'une part parce qu'il savait que cela n'aurait servi à rien, de l'autre parce que celui-ci était déjà tellement branlant que cela ne ferait pas grande différence. La réponse ne se fit pas attendre. Aucune surprise. Ce même rituel se répétait tous les jours, parfois plusieurs fois par jour. « Constater ses progrès » qu'il voyait au jour le jour n'était jamais qu'une excuse pour ne pas dire qu'il s'ennuyait et voulait tuer le temps – à défaut d'autre chose. Le bretteur masqué soupira en silence.  S'il ne partageait pas cette passion pour les duels endiablés, nonobstant de rares exceptions, il ne les détestait pas non plus. Il devait de toute façon s'entraîner. Une lame doit être entretenue pour ne pas rouiller.

Autant joindre l'utile à l'agréable, donc. Surtout si cela pouvait le dispenser de la sempiternelle rengaine sur le temps passé en mer, sur la durée de cette croisière qui n'avait rien de paradisiaque. Au moins pendant quelques heures. Ses doigts frémirent alors qu'il les étirait, leur faisant faire quelques flexions pour leur garantir un « tranchant » optimal. Qu'il soit si prompt à se résigner, lui qui abhorrait les combats inutiles, avait de quoi surprendre. Néanmoins, il savait que ce n'était pas une offre à prendre ou à laisser : c'était à prendre tout court. S'il avait le malheur de répondre par la négation, une agression caractérisée l'obligerait à changer d'avis dare-dare. Le bruit du fourreau heurtant le sol lui donna raison. Comme s'il allait attendre la réponse.

Soit.

Une volée de gouttes saillit de sa tenue qui en était imbibée alors qu'il virevoltait, son bras trouvant le chemin de la lame, y coupant court. Une frappe sur le plat, bien ajustée, et la voilà déviée. Même si le contact ne dura qu'un instant, que le temps d'un battement de coeur et même moins, il sentit la froideur de l'acier à travers ses bandages. Sa lame à lui était ardente. Elle était chair. Elle était sang. Elle était os. Elle était lui. Il était la lame, la seule qu'il lui faille en tout temps. Une seconde  frappe, cette fois de la main opposée, plus brutale, rejette l'épée pourtant à l'arrêt. Nouvelle kyrielle aquatique, rejoignant un plancher déjà inondé. Son équilibre n'en fut pas perturbé. Il avait appris à faire avec.

La cime de ses doigts fendit l'air à l'horizontale, droit vers le torse hypertrophié de son associé, coupant à travers le rideau diluvien. Geste anodin en apparence. Mais lui savait. Savait que sans esquive, c'était à vie qu'il en porterait la marque. Raison suffisante pour ne pas s'y attarder. Pour savoir que ça n'en resterait pas là. Une passe d'arme n'était jamais assez. Erayn n'avait même plus besoin d'y penser pour agir en conséquence : c'était devenu une habitude. Gravé en lui comme l'on cisèle un message intemporel dans l'écorce d'un arbre. Déjà, son autre main s'élevait verticalement, à la vitesse de l'éclair – droit vers sa tête.

Sa gorge, pour être plus exact, même s'il savait d'avance qu'il avait plus de chance d'atteindre le menton – c'était en grande partie grâce à lui que se tailler la barbe n'était depuis longtemps plus nécessaire pour son unique allié. Avec à peine une seconde de latence, c'est finalement son pied qui se leva pour frapper. Couper en oblique. Ouvrir une plaie béante dans le barrage des muscles pour qu'en jaillisse les eaux vermeilles. Et accessoirement le repousser. Le forcer à battre en retraite, à lui ménager un espace qu'il avait réduit à presque rien en ouvrant les hostilités. Non que le combat à courte portée le dérange, mais tomber à la mer n'était en cette heure pas la meilleure chose qui puisse leur arriver...

Dans sa tête, un son lointain. Le bruit d'une aiguille qui suit sa course. D'un cadran en permanente révolution. Une seconde à peine s'était écoulée. Un grain de sable dans le sablier. Le vent salua leur effort en redoublant d'intensité, gonflant ses habits détrempés. Tout s'était passé si vite qu'on les aurait cru pourvus d'ailes – plus vraies que celles qu'ils avaient autrefois porté. Ils étaient des anges ou l'avaient été. Des anges aux ailes arrachées. Tombés en disgrâce auprès du peuple céleste, on les avait condamnés à vivre sur la terre des hommes. À ne plus jamais pouvoir voler, à rester enchaînés  au sol pour expier leurs péchés. Dans l'ombre du masque, Erayn se fendit d'un sourire invisible. C'était tout le contraire. C'étaient eux qui avaient forcé les barreaux de leur cage dorée. Jamais ils n'avaient été plus libres. Libres de se tuer pour passer le temps.

Telle était la Folie des Anges.





Dernière édition par Erayn le Sam 22 Fév 2014 - 14:40, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: La folie des Anges   Sam 22 Fév 2014 - 13:39

En d'autres circonstances, Erayn aurait été un adversaire formidable, l'un des rares à même de lui donner une superbe mort au dénouement d'un combat titanesque. D'autant que la nature reprenait ses droits à mesure que le temps s'écoulait, leur passe d'armes n'en devenant que plus chaotique d'un point de vue extérieur. Pluie battante, vents violents, voilà qui n'était pas sans une certaine poésie, offrant un paysage plus que bienvenu pour les romanciers et autres conteurs. Si la scène manquait étrangement d'originalité, elle n'en arborait pas moins ce souffle épique si cher aux lecteurs, avides de traînées vermeilles sur un chemin de chair. Même notre colosse se perdait sur la frontière du vrai et du faux, enhardi par les réponses de son camarade qui se prêtait au jeu bien plus qu'il ne voulait l'admettre. S'ils n'étaient totalement opposés, nul doute qu'en d'autres temps l'un se serait voulu nemesis de l'autre, et inversement.

Une foi pure tournée vers le combat. Thorn s'en ventait, et Eryan ne souhait réellement l'admettre, mais tant l'un que l'autre vouaient leur vie à leur art martial. Tant et si bien que leurs entraînements gardaient cette touche en plus, celle qui laisserait penser à un œil non averti qu'ils étaient sur le point d'achever l'autre. La rage de l'un valait le plaisir inavoué de l'autre, et aucun n'aurait pu penser, l'instant présent, qu'un vainqueur pouvait en ressortir. Pour ce seul point, son camarade lui tenait lieu de garde-fou. Un rappel à l'ordre incessant, démontrant par la force brute que notre vieux héros ne pouvait encore se mesurer aux plus hautes instances. S'il s'était vu banni seul, sans doutes aurait-il cassé sa pipe face au premier costaud venu, faute à un orgueil particulièrement déplacé. Sans en prendre pleinement conscience, le colosse avait tout de même su se féliciter d'avoir trouvé main amie pour cette folle aventure dans le bas monde.

Et quelle main, à la voir stopper net une lame plus aiguisée que jamais. Le choc de deux arts martiaux aux racines très différentes. Le colosse se voulait doté d'un corps solide, mais non tellement entraîné. Sa force était acquise de manière innée, et n'avait jamais ressenti le besoin d'être affûté, changé, ni même entretenu. A l'inverse, l'éclat de sa lame laissait à penser un entretien permanent, seule chose précieuse aux yeux de Thorn, qui se gardait bien de jouer de ses deux mains gauches dès qu'il la tenait en main. Si il ne pouvait concevoir quelconque morceau de métal comme faisant partie intégrante de son être, il se surprenait lui-même par l'intensité des soins apportés à son arme. Sans être l'épée la plus jolie ou la plus puissante de ces océans, elle se voulait, à l'image d'Erayn, une part opposée mais complémentaire, obligatoire au maintien de son équilibre naturel. Pour dire toute la vérité, le jeune aveugle lui-même aurait servi de batte de plomb si le vieillard ne s'était pas entiché de la lame argentée qui serpentait à présent à la recherche du cœur de son jeune ami.

Raté. Non qu'il n'ait pensé un seul instant à réussir, mais il fallait le noter. Un seul coup ne suffit jamais, de toutes façons, dès lors que l'adversaire est emprunt d'une aura sortant de l’ordinaire. Pire que raté, cette fois, il offrait la chance à son vis-à-vis de répondre comme ça lui chantait, ayant engagé les hostilités à la manière d'un sanglier, chargeant simplement sa proie sans penser à la suite. Une fois sa lame déviée, il ne pouvait qu'être sur la défensive, esquissant mouvements raides mais toutefois vifs, esquivant de justesse une main éprise de son cœur. Encore une cicatrice évitée grâce à sa connaissance de l'adversaire. Il n'aurait que bombé davantage le torse pour quiconque n'aurait été Erayn, mais les doigts mortels de son acolyte n'étaient pas à sous estimer. Il l'avait appris à ses dépends depuis longtemps maintenant, mais à la manière d'un chevalier, notre héros ne se laissait jamais avoir deux fois par la même technique.

Son pied frappa les planches inondées et à demi moisies servant de pont, figeant son corps pendant ce qui lui semblait être une éternité, ses yeux fixant le masque du jeunot, à peine à quelques centimètres. Une main tranchante vint couper toute vision, ne laissant finalement que gouttelettes en apesanteur et pelage blanc dans son sillage. A nouveau, sa barbe se voulait victime, dommage collatéral à mettre sur le compte de l'imprudence de son maître, qui repartait déjà dans un tourbillon, parfaitement en équilibre sur la pointe de son pied. Du genoux de sa jambe libre, le voilà frappant la jambe nouvellement tendue de son vis-à-vis, l'invitant à rejoindre un chemin où son corps ne se trouvait pas. Le message avait toutefois atteint sa destination, et voilà qu'un petit bond en arrière venait mettre un terme à ce premier échange.

– Allez le jeune, montre m'en plus!

Il ne pouvait taire ce sourire grandissant sur son visage, alors que ses mains resserraient leur emprise sur la poignée ouvragée de son épée, qu'il tenait face à lui. Derrière, les vents redoublaient d'intensité, et l'averse devenait tempête, offrant un orage lointain en guise de bande sonore, pour toute la durée de cette pause improvisée. Le colosse se voulait dans cet état de vide absolu. Il ne pensait, n'imaginait ni ne rêvait. A la manière d'une bête enragée, il laissait le contrôle à son instinct seul, redevenant sauvage. Un état qui lui avait valu un surnom au moins aussi approprié qu'Erayn portait le sien. Un état qui ne laissait présager rien de bon pour le navire, dont le mât continuait à décrire des cercles dangereux, prêt à se rompre à la moindre secousse. Alors enfin, le premier éclair vint fendre la plus haute vague dans le dos du colosse, offrant la sonnerie de cloche la plus appropriée pour ce second round.

Un pas. C'est tout ce que le colosse avait eu à faire pour se retrouver à nouveau à portée, balançant son arme avec une force propre à déraciner un arbre centenaire. Pas de cadeau, cette fois. Un coup ne suffirait toujours pas, et il lui fallait se mouvoir au moins aussi rapidement que son adversaire. Là le sens de la seconde moitié de son surnom prenait son sens, alors que ses jambes fléchies se raidirent, balançant l'ensemble de son corps massif dans les hauteurs. Ses pieds retouchèrent le solide à l'horizontale, avant de se balancer à nouveau dans une danse aérienne, non dépourvue d'une certaine grâce. Avant de toucher à nouveau le sol, voilà que sa lame fendait à nouveau l'air à la verticale, depuis les hauteurs, prête à trancher tout ce qui se trouvait dans les deux mètres la séparant du sol. Et lorsqu'elle cogna enfin le bois, c'est le colosse qui s'élevait à nouveau, contre-balançant le choc de sa seule force brute, obligeant son arme à faire demi-tour, non sans oublier de placer le côté tranchant dans la bonne direction, d'une simple torsion du poignet. Toujours dans les airs, c'est finalement sa jambe qu'il envoya à la rencontre d'Erayn, grignotant petit à petit le terrain qu'il venait de perdre. Atterrissant sur le bastingage de ses deux pieds, dos à la mer, voilà qu'il reprenait légèrement du poil de la bête, enfin prêt à s'investir pleinement dans cet échange. D'ici peu, la bête céleste rugirait plus fort que la tempête.
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Erayn
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MessageSujet: Re: La folie des Anges   Lun 24 Fév 2014 - 18:58

Dès le départ, Erayn n'avait pas ménagé sa peine. De toute sa vie, jamais il n'avait été de ceux qui se montrent indulgents envers leur adversaire. Enfant d'un peuple guerrier, élevé dans l'attente d'une guerre qui ne viendrait jamais, il ne s'en était pas moins préparé à lutter. La métaphore la plus en vogue pour désigner un être imparfait était celle d'un diamant demandant d'être raffiné, poli. Dans son cas, c'était un bout de métal qui au fil des années était devenu la lame qu'il prétendait être. Il avait lui-même battu le fer avec le marteau de la discipline, l'avait plongé dans les flammes rouges de la droiture et de la vertu. Il était le sabre qu'il avait lui-même affûté. Et au contact de l'homme, le sabre ne fait aucun cadeau : il tranche sans distinction. C'est à son porteur de l'utiliser avec sagesse et clairvoyance, pas à l'objet qui n'a été créé que dans ce seul but : détruire. En se voulant épée, il en acquérait les défauts au même titre que les qualités. Il le savait et son adversaire aussi.

Pour avoir lui-même cette lame lui pendant au flanc depuis des années – peut-être bien même avant qu'Erayn ne vienne au monde -, Thorn devait savoir, à défaut de le respecter, que nulle lame ne saurait être tirée de son fourreau à la légère. Immanquablement, le sang viendrait à couler. Une arme est faite pour tuer, et nulle précaution du monde ne saurait changer cela – car c'est là sa nature profonde. Il est aisé de se dire défenseur de la veuve et de l'opprimé pour en justifier l'usage, pour parler de protéger, mais cela ne change rien à cette essence de marchand de mort qui s'y étend jusqu'à la pointe de la lame. À quelque fin que ce fut, un meurtre reste un meurtre. Essayer de s'en dédouaner serait vain, aussi ne s'était-il jamais essayé. Au lieu de tenter de se justifier, il préférait plutôt choisir ses combats avec soin – décider de la direction dans laquelle il lui faut pointer son épée et non pas l'agiter contre un vent si véloce soit-il.

C'était pourtant exactement ce qu'il était en train de faire, quand bien même c'était cette fois au  sens propre et plus figuré. Aucun de ses coups n'avait porté, mais il n'en attendait pas moins de son  partenaire d'entraînement. Le toucher si facilement aurait été honteux après tout le temps qu'il lui avait laissé pour se familiariser avec son style de combat – et réciproquement. Ce n'était donc pas parce qu'il avait commencé en douceur, tout au contraire, mais bel et bien parce qu'il avait été aisé à prévoir. Ce qui, en revanche, était pleinement délibéré. Il n'était pas question de le railler d'une quelconque manière, le Gardien Aveugle n'ayant que peu goût à la plaisanterie. C'était plutôt lui qui avait besoin d'ajuster ses mouvements tant que cette pluie battante rugirait à leurs oreilles, cinglant leurs corps de sa froideur pénétrante. Si son style de combat n'était déjà que fort peu orthodoxe,  ce n'était pas en se battant à l'aveugle qu'il allait reconquérir sa normalité.

Ce qui ne l'empêchait pas de tenir tête à son opposant, et même mieux que cela. Le fruit de dix ans d'entraînement et de pratique. Ce n'était pas par habitude, cette fois, mais pour la seule raison qu'il lui était devenu naturel de mener ainsi ses batailles. La question s'était même déjà posée de savoir s'il ne serait point meilleur privé de sa vue, tant cela lui était aujourd'hui plus familier. Le mystère était resté en suspens. Si tel n'était point le but à l'origine, avoir à faire parler le fer de la sorte lui avait permis de renforcer, mieux encore que ne le feraient ceux se lestant de poids d'entraînement. C'était un univers entier de nouvelles sensations qui s'était ouvert devant lui et qui à chaque instant accompagnaient ses mouvements les plus élémentaires. Ainsi, le moindre bruit, le plus infime frémissement revêtait un sens nouveau – une nouvelle dimension.

› Inutile de me le demander.

Ainsi, son compère, peut-être le savait-il ?, avait commis une grave erreur en lançant les hostilités à ce moment précis. Parce que tant que la plus petite bruine martèlerait le pont de leur navire de fortune, il ne pourrait pas perdre. S'il laissa sa jambe être repoussé, seule chose dont il eut besoin pour savoir qu'il s'était fait comprendre, c'est ensuite chéri par la pluie qu'il poursuivit ce combat. Car celle-ci, comme la plus tendre des amantes, lui murmurait à l'oreille ses secrets en silence, sans que nul ne s'en doute. Car il n'est rien de plus simple pour un aveugle entraîné à cette fin que de percevoir une forme sous la pluie, d'anticiper ses mouvements à venir. Un exploit dont il serait bien incapable – ou si peu s'en faut – de coutume, mais qui par temps de pluie lui conférait un avantage indubitable. Un courant d'air longea son échine tandis que son corps, roseau malmené par le vents, ployait sans céder pour ménager à la lame un passage vide de tout obstacle – chair et sang compris.

Le masque reflétait encore la froide lueur de la foudre égarée dans le lointain que sa silhouette se redressait, le préparant à la suite. La mélodie des gouttes était diaphane. S'en faire une alliée, c'était apprendre à lire une partition à mesure qu'elle s'écrit, sans jamais pouvoir la connaître à l'avance. Jouer la note sans connaître celle qui lui fait suite. Un péril permanent pouvant aussi bien faire courir à sa perte que sauver de la désolation. Cela n'aurait nullement été possible si son corps n'avait pas été sévèrement traité pour se plier à ses caprices et exigences. Tout se décidait à l'ultime seconde plus encore qu'à la dernière minute. S'il était déjà prodigieux que l'esprit arrive à suivre ce rythme trépidant, encore fallait-il que le corps soit prompt à en suivre les ordres. N'ayant encore que bien peu domestiqué cette pratique, elle lui était éprouvante au possible, mais les prouesses auxquelles elle lui ouvrait la porte faisait qu'elle ne pouvait être négligée.

Se laisser porter par le courant. Une philosophie qui, à n'en point douter, requérait de la part de qui s'en réclame une certaine souplesse. De sa part, rigide comme il l'était, c'était tout ce qu'il y a de plus surprenant – de là venaient peut-être ses difficultés à l'appréhender. La mise en exergue de ses sensations lui donna l'impression de pouvoir capter chacune de ses pulsations à l'oreille tandis qu'il sentait encore le souffle dégagé par le passage de la lame tarder à disparaître. Si l'épée de son acolyte était d'un tranchant remarquable pour sa facture anodine, la force brutale de son manieur était une arme au même titre. Quand bien même il en aurait endigué le tranchant, la bestialité qu'il mettait dans chaque mouvement était plus qu'il n'en faut pour briser quelques os. Erayn ne pouvait que se féliciter d'avoir toujours préférer l'esquive à la défense ; cette dernière, si efficace soit-elle, n'aurait à son sens pas suffi à épargner toute casse.

S'il n'adhérait guère à cette façon de faire, « l'ange déchu » devait tout du moins lui reconnaître une efficacité remarquable. Son titre de bête n'était pas volé ; à la charge d'un animal féroce, il ne devait avoir que peu à envier. Démesure et débauche de violence en étaient les maîtres-mots, jeter toutes ses forces dans la bataille lui convenant pourvu que cela lui permette de s'asseoir sur un trône taillé dans les os de ses ennemis vaincus. Un goût pour le grandiose que le bretteur ne partageait pas, car s'il n'était guère plus versé dans la modération, au moins ne s'abîmait-il pas dans l'excès. Toute une idéologie sur laquelle ils ne s'entendraient jamais. Ce n'était pas un problème en soi, n'ayant jamais manifesté le désir de gagner l'autre à son opinion – pas plus qu'ils ne prônaient la suprématie de leur style. Tout deux avaient suffisamment vu le monde – même celui d'en bas – que pour savoir que tout dépend de ce que l'on en fait, et qu'ils n'avaient fait que choisir – créer – celui qui, d'entre tous, leur convenait le mieux.

› Tu m'as habitué à mieux.

Moins une mise au défi qu'un constat placide. Souffrirait-il lui aussi de cet empire aquatique qui les environnait, les assaillant tant par les cieux qu'il les soutenait à une mince couche de bois de distance ? S'il avait bien ressenti le danger, si la pulsion létale s'en était mêlée sans hésiter, le coup n'en était pas moins incertain. À peine ces paroles proférées, leur destinataire se mettait en devoir cette fois de vérifier le versant aérien de son sobriquet. Un fléau tombé des cieux. Si la vitesse d'exécution le prit quelque peu de court, Erayn n'aurait pu rêver mieux pour mettre à l'épreuve la fluidité à laquelle il se vouait tout entier. En empruntant la voie des airs, Thorn l'inondait de son ombre, et lui masquait à ce titre le torrent disséminé dont les abreuvait le Ciel-Père. S'en écarter ne lui fut pas compliqué, son pas minutieux lui permettant d'évaluer la trajectoire – ce qui le mit plus en danger fut de prendre sur lui d'instiller une poussée au revers de l'épée.

Repoussant d'un ample mouvement du bras les échardes fusant vers lui, pareilles à autant de traits  funestes, il estima malgré les risques encourus avoir bien agi. Si son binôme oubliait toute notion de retenue lors de ces passes d'armes enfiévrées, porter préjudice à une embarcation déjà précaire ne leur serait d'aucune aide. Cette précaution lui valut néanmoins de n'avoir plus la latitude requise pour parer la seconde attaque, si ce n'est en s'esquivant d'une rapide rotation – quand bien même le fil acéré s'en arrogea le droit de lui entamer l'angle de la mâchoire. Rien de plus qu'une vulgaire éraflure, mais assez pour que l'odeur ferreuse du sang assaille ses sens en éveil. Si le premier coup n'était qu'un ajustement, celui-ci était parfaitement calibré. Un centimètre plus près et sa vision en aurait été réduite de moitié, pour de bon cette fois. Ignorant la douleur, superficielle au demeurant,  il s'en fit au contraire un stimulant pour se décider à trancher la corde vers laquelle il s'était projeté de son plein gré.

Emporté par un élan dont le tonnerre grondant au loin semblait se faire l'écho, Erayn se jeta au sol pour esquiver la jambe volante, trop impatiente à son goût de rencontrer son visage. Se rattrapant d'une paume plaquée sur le seul plancher qu'ils aient vu depuis trop longtemps déjà, il s'en fit un appui pour se propulser à nouveau vers l'avant, ébauchant un volte-face instantané lorsqu'il lui fallut se redresser. Fut-ce involontaire, puisque son compatriote utilisait le décor à son avantage, il en ferait autant. Ainsi le lien acheva-t-il de se rompre au moment même où, poussé par sa propre cavalcade, seule impulsion dont il ait jamais eu besoin, intéressé arrivait à sa hauteur. La poulie qu'elle maintenait en place entreprit aussitôt un mouvement oscillatoire, frénétique, qui devait sans délais la mener vers le crâne accueillant qu'il lui avait promis. Un rugissement jailli des nuages emporta avec lui la symphonie des corps lacérés, ses lueurs lacérant les ténèbres pour mieux avaler quiconque les contemplait dans un monde de silence. Ils étaient les éclairs de leur propre tempête, et cette arène n'était autre que l'oeil du cyclone.

Profitant de ce qu'il devrait déjà se dépêtrer de cet assaut impromptu, le spadassin se créa une ouverture en l'assaillant d'un coup porté en croix au niveau du flanc. Une taillade vive, dont l'empressement pourrait la faire manquer de profondeur,  mais n'en creuserait pas moins son cuir si robuste soit-il. Le point positif  à n'avoir que son corps pour toute arme était de pouvoir. D'épée, il s'était improvisé poignard. Être sa propre arme avait cela de bon qu'il pouvait trancher même au contact, sans avoir pour cela à souffrir des proportions de la lame. Un luxe que Thorn ne pouvait comprendre – et dont il se passait bien, préférant balayer les obstacles à la force du poignet. Toute une manière d'être. Sans plus s'y attarder, Erayn glissa encore de côté – retardant d'autant, une fois encore, le temps où il leur faudrait à nouveau voir leurs « sabres » s'entrechoquer. Se laissant choir au niveau du sol, ce fut cette fois, trouvant son équilibre, pour mieux s'essayer à un balayage – à ceci près que le sien n'aurait pas un zeste de clémence pour ses tendons s'il ne les ôtait pas bien vite de son itinéraire.

Ainsi, le sabre fend l'air...



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MessageSujet: Re: La folie des Anges   Jeu 27 Fév 2014 - 15:47

→ Grah!

A mi chemin entre déplaisir et rugissement, les quelques mots que le colosse arrivait encore à prononcer n'avaient rien de véritablement humains. Perdu dans son seul instinct, même ses iris semblaient fusionner avec leur support, offrant à son vis-à-vis un regard inexistant mais pourtant bien présent, signe d'une perte de contrôle en faveur de la bête. Des rares côtés humains il ne restait rien, si ce n'est une morphologie globale, et encore, trop poussée pour le laisser deviner pleinement. Ils étaient rares, les adversaires à même de le laisser invoquer l'âme du gardien des enfers. Cette bête aux atouts multiples, ne se réveillant que pour entrer sur la voie du carnage. Une forme d'honneur faite ici à Erayn, qui n'était toutefois pas sans connaître cette seconde nature, contribuant même à lui servir à nouveau de fourreau, l'empêchant ainsi de se jeter corps et âme sur le premier QG de la marine venu.

Avatar du chaos et de la rage pure, berceau des malédictions et seconde peau d'un ange déchu ; ce dernier né du diable descendu du Paradis ne se voulait toutefois alter-ego du vieux colosse. L'un était l'autre, et réciproquement. La «bête» ne se voulait que représentation physique de l'amour voué au combat par Thorn, qui lui-même n'était, finalement, que le côté émoussé de la lame, maladroitement taillé pour le social et le bien-portant. Il n'était question de véritable seconde nature ou seconde âme. L'un n'était pas plus masque que l'autre. Tous deux n'étaient qu'un, au même titre que son jeune camarade se voulait être sa propre épée.

Les points communs s'arrêtaient pourtant là. Fort d'un entraînement draconien, Erayn allait de l'avant, apprenait et partait à la découverte de l'inconnu. A l'inverse, Thorn se voulait muni de cette dualité à la naissance. Plus bête qu'homme dans sa tendre enfance, il aura du apprendre, tout au contraire, à se donner une allure plus humaine, perdant de sa superbe en tant que bête. Cette passion pour le chaos n'avait guère pointé le bout de son nez du jour au lendemain. Les efforts du colosse pour se créer un masque valaient bien ceux de son acolyte, à la différence près qu'une limite s'était imposée. Finalement moins humain que brute épaisse, l’échec de sa transformation aura au moins eu le mérite de ne verser dans la schizophrénie. Admirer notre vieux héros sous les traits d'une sauvagerie sans nom se voulait, après tout, bien plus normal ainsi que s'il s'était voulu l’archétype du gentleman.

Il avait toutefois tant perdu que gagné, dans cet effort constant pour ne pas effrayer son peuple. Si le moindre quidam penserait à une intelligence atrophiée par l'envie de planter ses crocs dans un quelconque mollet, il en était tout autrement dans la réalité. A même de réfléchir par lui-même, de débattre philosophie avec son lui intérieur, il aura gagné la sagesse nécessaire à son périple. Mesurer la puissance de chacun et savoir se raviser avant de se jeter dans la gueule du loup fait un bon exemple. Il n'en restait pas moins l'ombre de ce qu'il aurait pu être, si la bête avait su se déchaîner sur son île natale. Briser sa cage dorée n'avait pas su briser ses chaînes auto-forgées dans la foulée, il aura fallu bien des obstacles avant de se libérer de nouveau. Mais enfin, depuis peu, il pouvait à nouveau rugir tel un lion, roi de la savane. La mer était devenue son terrain de chasse, et le moindre ennemi son gibier.


→ Bwahaha ! Il était temps, p'tiot.

Il n'avait pourtant guère perdu l'usage de la parole, tout animal se voulait-il. Un semblant d'humanisme qu'il aurait préféré ignorer, le privant de la concentration requise pour supporter les ripostes de son camarade. Ça n'aura pas loupé, à en croire son flanc garni de sang, fruit de la dernière attaque du jeune. Un manque de discernement qu'il aura toutefois su combler dans les plus brefs délais, plantant la pointe de sa lame dans le bois trempé, insufflant tout son poids sur la poignée alors qu'elle lui servait de levier, esquivant et parant du même coup le vilain coup sous la ceinture qui l'attendait. Transférant son centre de gravité de sa nuque au bas de son dos, c'est d'une magnifique pirouette qu'il quittait son poste, lévitant au dessus de son adversaire avant de toucher à nouveau le sol, non sans casser une ou deux planches supplémentaires sous l'addition de son poids et de la gravité. Une réception qui ne manqua pas plus de soulever une nouvelle vague, comme autant de gouttelettes mimant la forme de son aura. Une vision qui ne manquait pas d'un certain panache, d'autant plus alors qu'un dernier trait de foudre illuminait la pose du molosse céleste, qui montrait à nouveau les crocs.

Ne manquait que le passage au niveau supérieur. Défiant toutes les règles de bonne conduite qu'il avait su conserver jusqu’ici, c'était bien à grands coups de dials qu'il comptait continuer son assaut, offrant une toute nouvelle dimension à cet échange pourtant déjà bien entamé. Empoignant à nouveau son principal croc, une pression du doigt sur le pommeau fit rugir une flamme écarlate sur les courbes de la lame argentée. Bien qu'atténué par la tempête, ce croc embrasé n'en était pas moins de bon ton, s'offrant le luxe d'en ajouter encore et toujours au charisme infernal de son maître. Si Erayn ne devait être que peu impressionné, cet amas de clins d’œils n'était pas sans un certain plaisir pour le colosse, qui s'amusait tout autant de ses performances que du côté visuel de ses combats. Le sang, la chair et les os c'est bien joli, mais un petit spectacle de pyrotechnie n'en ajoutait que davantage, offrant un plaisir certain pour les observateurs. S'il n'y en avait aucun ici, rien n'affirmait que notre vieux héros n'était pas lui-même charmé par ses prouesses.

La lame ardente gardait au moins le mérite d'être utile. A défaut de multiplier la puissance de ses capacités, au moins pouvait-elle faire taire les hémorragies, comme l'instant présent alors que le flot de sang continu s'était vu endigué par sa blessure cautérisée. Un sale moment, bien que rapide, où le colosse n'avait qu'à peine mimé grimace de déplaisir, avant d'engager une nouvelle pose de combat. Son esprit était ailleurs. Depuis le début, les hostilités s'engageait, un des deux combattants se retirait après un ou deux coups, marquait un temps de pause et lançait de nouveau l'assaut. Si ces petites escarmouches n'étaient pas sans un certain plaisir, il manquait l'essentiel. Une bonne vielle bataille, sur le long terme, où chaque coup se voulait échangé dans un trop bref délais pour le capter réellement. Ces moments où l'instinct devient le plus fort, et où chaque tentative d'analyse se voulait vouée à l'échec. Un vrai combat, en somme, chose n'étant nullement prévue ici. Pour autant, il fallait se forcer. Faire grimacer le jeune un peu plus durement et finalement lui décrocher quelques moues disgracieuses.

Thorn se baissa finalement. Toujours face à son adversaire, il plaqua les genoux au sol, rapidement suivis par ses poings, dont le droit tenait toujours fermement son sabre. La lueur écarlate de cette flamme jouait des traits de lumière sur son visage, laissant à nouveau deviner ses pupilles, reflets ardents en lieu et place de ses iris. Les ombres dansaient sur ses dents, alors que son sourire pervers laissait entrapercevoir ses canines légèrement plantées dans sa lèvre inférieure, se délectant du goût de son propre sang. Ses genoux se levèrent légèrement, laissant l’appui à plante de ses pieds, comme le ferait un olympien au départ de la course. Ne restait que le coup de sifflet, signal du départ. A nouveau, la tempête serait seul juge. Et à nouveau, un jet de foudre tomba, frappant le haut du mât avec toute la puissance de la nature.

La bête bondit. Dans un rugissement à faire pâlir les plus féroces prédateurs, il s’avançait vers Erayn, dansant littéralement dans les airs. Son bras fut le premier à bouger, balançant son croc écarlate dans une taille à l'horizontale, armant déjà son bras libre pour le lancer à la suite, comme un boulet traçant son chemin vers la cible sur une route dégagée de tout obstacle. La faim dévorante prenait le pas sur tout autre jugement. Le camarade n'était plus qu'un morceau de viande, trophée du jour, récompense d'une chasse particulièrement jouissive. Mais un gros morceau. A découper, cuir sur place et déguster lorsque tout serait terminé. Il était sur sa proie, et ne comptait la lâcher dans l'instant. Il fallait en finir. Et si les muscles du molosse n'étaient pas à sous-estimer, il en allait tout autrement pour sa vitesse d’exécution, alors qu'il lançait à nouveau une série de coups précis et mortels, guère perdus dans leur rythme par un nouvel atterrissage forcé, la plante de ses pieds solidement ancrés dans le sol pour ne subir nulle glissade malavisée. Chaque coup ne souhaitait que tailler, découper, tuer. Dans une danse mortelle, le bras du colosse semblait bouger de lui-même, laissant sa lame se mouvoir dans un rythme effréné, la chaleur semblant décupler à chaque mouvement, les flammes allant en s'intensifiant. Le jeune ange déchu pouvait saluer son masque, sans lequel ses rétines auraient subi le contrecoup de ce ballet de lumière aveuglant. Pour autant, il était à prévoir qu'il n'ait dit son dernier mot...
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Erayn
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MessageSujet: Re: La folie des Anges   Mar 22 Avr 2014 - 2:40

Le craquement du pont sous son poids, le raclement de sa peau sur le bois étaient pour Erayn autant d'indications claires l'aidant à situer son partenaire. Ce dernier l'aidait sans vraiment le vouloir. La violence exacerbée qui jaillissait de lui de toutes parts le rendait aussi visible que la lumière d'un phare dans l'obscurité. Pensée qui lui fit se dire qu'ils en auraient eu grand besoin – perdus qu'ils étaient au coeur de ce brouillard. C'était malgré tout un bon exercice : bien que sa « menace » soit clairement apparente, sa vivacité était quand même un net cran au-dessus de ce qu'avaient à offrir la plupart de leurs agresseurs. Rares étaient ceux à avoir conscience de la leur, et à pouvoir la réguler plus encore. L'une des nombreuses raisons qui faisaient de la colère une conseillère bien mal avisée, en ce qui le concerne bannie à jamais – dans la mesure du possible, tout du moins.

Toute lumière dans les ténèbres soit-il à la double-vue que s'efforçait d'affûter la Sentinelle, se défendre contre ses assauts n'en devenait pas pour autant une mince à faire. Si, par moments, cela lui permettait de consolider sa garde ou encore d'améliorer sa posture, la violence du choc n'en était nullement amoindrie. S'il était tout désigné pour l'emporter haut-la-main en cas de combat d'attrition, la condition sine qua non était de tenir le coup assez longtemps pour voir son compagnon d'entraînement s'épuiser. Sans doute était-ce la partie la plus périlleuse de cet exercice, car s'il gagnait du terrain à chaque coup esquivé, il en perdait autant à chaque frappe qu'il ne pouvait parer ou dévier. Sa force brute n'était pas négligeable, que du contraire, mais l'énormité de celle de Thorn l'aurait aisément fait passer pour telle.

Rendre coup pour coup lui permettrait peut-être de faire bonne mesure pendant un temps, mais cela ne pouvait en aucun cas durer éternellement. Son domaine n'était pas celui de la puissance, mais de la technicité. Et il lui fallait en jouer plutôt que de se laisser entraîner sur son terrain, s'il voulait espérer pouvoir gagner. Ce n'était qu'un décrassage dans les règles de l'art, et victoire ou défaite étaient ici sans conséquence, mais on ne pourrait en dire autant s'il reproduisait le même schéma en situation réelle. Car contrairement à Thorn à qui il arrivait de jouter par plaisir, ce n'était pas son cas, jamais. Devoir se débattre pour échapper aux forces de l'ordre ces dernières années l'avait obligé à revoir quelque peu ses positions mais ce n'était, de son point de vue, pas de vrais affrontements – au mieux de banales échauffourées.

Non, il ne voulait se battre que pour ce qui en valait la peine et pas dépenser ses forces dans des conflits inutiles. Les enjeux de vie et de mort étaient encore la meilleure motivation qu'il puisse avoir, exception faite de l'amélioration de son « art ». Et s'il se laissait prendre dans les mêmes pièges que contre son ami une fois en situation réelle, il se pourrait bien cette fois qu'il s'agisse de son dernier combat... Autant veiller dès maintenant à être préparé le moment venu pour que malheur n'arrive pas. Cela faisait un certain temps qu'ils avaient cessé d'arpenter les nuages au profit de la terre ferme, mais le chemin parcouru était encore bien trop frêle et bien trop court pour atteindre le but souhaité. Sa lame n'était pas encore assez longue, assez forte pour ne pas être détournée... Et c'était pourquoi il devait l'entretenir au quotidien. Pour qu'un jour elle puisse trancher jusqu'au fil de son destin.

Difficile cependant de parler de combat, tant le terme de dressage pourrait ici lui être préféré. Dompteur de monstre. Une vocation à laquelle il n'aurait pas songé mais qu'il était bien obligé d'accepter quand son compagnon se mettait dans tous ses états. Personne d'autre ne le ferait s'il rechignait à la tâche – et, si c'était le cas, il leur aurait avant longtemps fallu se trouver un nouveau moyen de transport. Le contenir et limiter les dégâts – le mettre en cage – était une pratique éprouvante, sans l'ombre d'un doute, mais le Gardien Aveugle n'avait de cesse de l'accomplir avec brio et ferveur. Car c'était à ce jour ce qu'il avait connu de plus délicat, devant violenter la « bête » en suffisance pour refréner ses ardeurs tout en s'avisant de ne point trop en faire – sans quoi il en pâtirait de même.

Véhiculer un Thorn estropié n'aurait d'autre utilité que de compliquer encore une vie déjà bien mouvementée. Désargentés et désœuvrés comme ils l'étaient, le moindre écart amenait son lot de désagréments, joindre les deux bouts étant déjà bien assez pénible sans y adjoindre le lest de frais supplémentaires. Bandits, ils l'étaient déjà devenus malgré eux – bien que Thorn se fasse mieux que lui à cette idée -, inutile d'aller en aggravant la précarité d'une situation qui n'en manquait déjà pas. Maintenir ce fragile équilibre ne dépendait que de lui – ainsi que de ne pas se retrouver seul en ce monde qui, malgré la décade qui lui avait filé entre les doigts, lui paraissait toujours aussi vaste et empli de mystères.

L'adresse était ici maître-mot, et il n'y avait que lui à en avoir assez pour lui repasser la laisse autour du cou. Un rôle taillé sur mesure qu'il n'avait toujours eu d'autre choix que d'accepter bien volontiers. Jusque là, tous ceux qui s'y étaient essayés mis à part lui n'avaient réussi qu'à se faire massacrer. Oh, ce ne serait pas toujours le cas. Le Céleste était réaliste, à contrario de son acolyte. Seulement, le candidat au démenti ne s'était pas encore présenté jusque là, aussi ne pouvait-il que continuer à remplir ce devoir surnuméraire aussi longtemps qu'il le faudrait. S'il ne le faisait au départ qu'en pensant que c'était accidentel, il n'avait pas été long à saisir que cela ne l'était que trop rarement en vérité, mais ne s'en était pas offusqué non plus. Peut-être aurait-il dû ; cela aurait pu lui éviter de s'y mesurer presque quotidiennement...

Ça n'en finira donc jamais ?

Question rhétorique ; la réponse lui en était – hélas ? - connue dès avant d'en avoir prononcé la première syllabe. Là où il était tout en maîtrise de soi, son vis-à-vis était fait relâchement et laisser-aller. Ils trouvaient dans leur parfaite opposition leur équilibre. Si Thorn pouvait trouver dans ses « semblables » une agréable compagnie, tous seraient à son instar trop peu sagaces pour le comprendre ; Erayn n'aurait quant à lui pu que trouver le temps long en compagnie de quelqu'un lui ressemblant comme deux gouttes d'eau. À sa façon, lui aussi avait toujours été un marginal. La complémentarité leur seyait mieux que la similitude. L'exil forcé – et simultané – s'était ainsi rapidement avéré une chance dans le malheur, mais inutile de brasser ce passé plus longtemps ; il fallait aller de l'avant.

Soupçon de soulagement : le vieil homme ne s'était pas entièrement abandonné à sa nature profonde. Pas encore. Toujours capable de parler en langue des hommes, non des bêtes. Mais pour combien de temps ? Autant de question qu'il était inutile de se poser tant il lui était facile d'en prévoir les issues, ce qui lui valut un soupir de résignation. À quoi aurait servi de s'élever contre ce penchant bestial, si ce n'est l'encourager à se déchaîner de plus belle en guise de pied-de-nez ? Le silence était la meilleure réponse. Il l'avait toujours été. Par bonheur, c'était la première leçon de vie qu'il lui ait jamais été donné de maîtriser. Même si ses salves successives n'avaient pas toutes eu l'effet escompté, la réussite globale était satisfaite, même si insuffisante pour se reposer sur ses lauriers – s'il l'avait un jour vraiment fait.

Se rattrapant avant d'être emporté par son propre élan, il attendit tout en la sentant déjà arriver ce qu'il devinait être une réponse adaptée. La projection aérienne de son antagoniste lui avait toutefois arraché un rictus. La haute voltige était habituellement son registre et non le sien. Parodie préméditée ou mimétisme inconscient ? Il n'en saurait jamais rien, mais si cela devait se vérifier, sans doute se serait-il demandé ce qu'il en avait quant à lui retiré. La pensée le détourna une seconde à peine de la réalité, mais c'était déjà de trop, car assez pour lui faire négliger la secousse que causerait sa retombée. Parcouru du tremblement – dont l'ampleur lui fit savoir qu'il était temps pour la « bête volante » d'apprendre le sens du mot privation – il eut toutes les peines du monde à ne pas basculer en avant. Une brèche dans sa cuirasse que son compagnon de bataille s'empressa d'exploiter.

Et les flammes furent son seul horizon. Il avait bien senti la torsion dans l'atmosphère quand l'ignition avait eu lieu – et le parfum pittoresque de chair brûlée quand Thorn avait pansé ses plaies à sa manière -, mais son instabilité ne lui accorda que peu de marge de manoeuvre pour s'y soustraire. Bénie soit la pluie qui, couplée à sa célérité, lui permit de se replier en noyant la puissance et la portée sous ses gouttes bienfaitrices. Il s'en serait néanmoins fallu de peu que le premier coup de taille ne lui roussisse la barbe, qu'il avait pourtant bien plus courte que son ami, ou ajoute un trait notable au tracé saillant de sa musculature. Le fracas de la foudre – et le début d'incendie au sommet du mât – lui avaient fait l'effet d'un réveil, le mettant à l'abri d'une crémation prématurée. Mais le soulagement n'aurait su être que de courte durée puisque les coups se mirent à pleuvoir, sans plus le laisser se rétablir.

Les bras levés en croix en une ébauche de garde, il tenta bien d'évincer les coups les plus durs en oscillant de droite et de gauche, mais rien n'y fit. Si la plupart ne firent que l'érafler, l'épée adverse, entre sa lame et ses braises, avait de sérieux arguments à faire valoir – si bien que son corps se vit dans l'obligation d'en retenir quelques-uns contre lui. Le bon côté des choses était qu'au moins, il n'avait rien à craindre du saignement, même si l'idée de se faire marquer au fer blanc ne suscitait chez lui pas le moindre engouement. Reculant pas après pas, profitant de la plus petite seconde de répit que lui conférait cette pluie acérée, il finit tant bien que mal par se mettre hors de portée – signifiant, le temps que son opposant s'en rende compte, la fin de l'enchaînement. Le souffle court – voir et sentir l'oxygène se consumer juste devant soi n'aide en général pas à respirer -, Erayn dévia finalement la lame de côté sans plus s'inquiéter de son incandescence, frappant du dos de la main.

Un deuxième mouvement, en tout point identique, lui permit de l'éloigner encore. De l'obliger à la baisser jusqu'à sa taille, laissant grand ouvert le chemin pour un assaut frontal... Quand sa stratégie fut détruite en un instant. Un nouveau choc, plus rude encore que le précédent, lui fit arrêter son attaque alors que sa main fusait comme un serpent aux crocs dénudés vers le plexus solaire de son adversaire. Sans avoir eu le temps de comprendre ce qui leur arrivait ou de lancer quelque question que ce fut en même temps qu'un coup d'oeil à la dérobée, leur embarcation fut soulevée de mer et retournée, comme la vulgaire coquille de noix qu'elle était et avait toujours été. Balayée comme un jouet aux mains d'un enfant capricieux en proie à un accès de rage, avec eux dessus encore bien – ou dessous à présent. Ébranlés mais assez lucides pour réaliser avec dépit que toutes ces planches n'étaient absolument pas censées sourdre en tous sens comme elles le faisaient. Inspectant du bout des doigts son crâne malmené, Erayn maugréa :

Terre.



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La folie des Anges

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